par Gilles Lepore, 2015

aux Editions d'autre part, Genève, 2016, 104 p.
diffusion/commandes
extraits de presse

présentations :
Vernissage: 18 mars 2016 à 18h à la librairie Page d'encre de Nicole Brosy à Delémont
Suivront d'autres lectures ou rencontres à
- Genève, Salon du Livre, 1er mai, 16:00-18:00

- Genève, Librairie Le Rameau d'or, 20 mai, 18:30
- Lausanne, Librairie Molly&Bloom, 26 mai, 17:30-19:00
- La Tchaux, Librairie La Méridienne, 4 juin, 11:00-13:00

 



http://re-implant.blogspot.ch/2012/06/bolidage-performance-for-church-organ.htmlBolidages, Dreispitz Areal, Bâle, 3.5.16, pic Ursle Schneider

1 PROJETS ANTECHRONOLOGIQUEMENT


L'Appeau 2015-2016, 4 pièces quadriphoniques &  4 surround-vidéos

Unstillbare ruhewelle 17.-20. & 22.06.2014, pièce quadriphonique, 303'

Bolidage 2012-2014, performances pour orgue & tuning cars sur des places publiques

Pantogreffe 2013, pièce sitespécifique en octophonie

[wirvwar] 2010, pièce quadriphonique sur le paysage (sonore) de Fribourg

Pont sonore belju 2009 (2013), installation sonore transfrontalière dans l'espace public
+ résidences, stream de phonographies, performances, audioblog/archive

Cairotalkingheads 2007, audioblog cairote

Camp Victory 2005, performance à partir de cut-ups de blogs de soldats basés en Irak

L'APPEAU - 2015-2016


soon
19 novembre 2016
première de #4 L'INVISIBLE 40', Flatterschafft, Basel, 20h
17 décembre 2016
premières de #2 NOUS SOMMES GRATUITS 20', vidéo de Augustin Rebetez 
& #3 TRAHIR LA PLACE 46', vidéo de MML, Galerie Le Sauvage, Porrentruy

17-18.09.2016, Tour des Bourgeois, Citadelle, Belfort, Journées du patrimoine


LA - "non!", un autocollant distribué sur Tahrir Square, mars 20111





L'Appeau, une histoire du bruit 
 2015-2016
d'après le drame satyrique de Sophocle Les Limiers
/ nach Sophokles Satyrspiel Die Spürhunde

ABSTRACT
« Alors dites, cette soudaine stridence, là... D'où qu'ça vient ? - Bruit ou voix... ? »

C'est l'histoire de l'invention de l'écoute, pas de celle de la musique, que nous racontait jadis drolatiquement Sophocle dans son drame satyrique Les Limiers.
Et c'est à ré-énacter ce drame, renommé L'Appeau, dans notre bel aujourd'hui, et à une réflexion autour de cet objet insaisissable qu'est la voix, et de son Autre, le bruit, que se dédient Montavon/Chessex/MML, en 2 moments :

– Le trio propose une série de 4 pièces sonores docu-fictionnelles en son multi-canal, composées de voix invitées et d'enregistrements de terrain, diffusées dans l'espace public ou en black-box

Il ajoute ensuite des bandes-image à ses bandes-son et réalise 4 essais audio-visuels quadriphoniques

TEAM




§ Stéphane Montavon JU/Basel: poésie, enregistrements, montage http://www.re-implant.blogspot.com/
§ Antoine CHessex VD/Zürich: saxophone, composition, montage http://www.soundimplant.com/aessex.html
§ Gilles Lepore JU : mise en espace & avec MML Studio, Cracovie PL : video http://alternativa.org.pl/mml-studio/?lang=en


MOMENT 1

4 SURROUND
SOUND
PIECES

# 1 LES ÉPNEUMÉS, 40' : sur la possession par l'esprit
première black-box : Festival Screamscape, Fri-Art/Kunsthalle, Fribourg, 5.6.2015

# 2 NOUS SOMMES GRATUITS, 30' : sur l'exil
avec la voix d'Augustin Rebetez (JU) et une tape de Dimensione (BS)
première in situ : Les Digitales, Porrentruy, 22.08.2015

# 3 TRAHIR LA PLACE, 46' : sur la révolution
première in situ : SAS, Jardin du Château, Delémont, 17.10.2015
diffusion black-box : Flatterschafft, Bâle, 24.10.2015
version installative : Citadelle, Journées du patrimoine, Belfort F, Territoire de Belfort, 17-18.9.2016

# 4 L'INVISIBLE, 40' : sur la voix
avec Aleksander Gabrys (contrebasse, BS), Artur et Sebastian Smolyn (trombone, BS), Pyt (voix, BE), Emmanuel Lascoux (voix, F)
première black box : Flatterschafft, Bâle, 19.11.2016
Workshop



4 SURROUND
MOVIES





Présentation à Sonic, Haute Ecole des Arts du Rhin, cours de Bertrand Gauguet et Bastien Gallet, Mulhouse F, Haut-Rhin, 1.3.2016


MOMENT 2




# 2 NOUS SOMMES GRATUITS, 20'
vidéo par Augustin Rebetez
première : Galerie du Sauvage, Porrentruy, 17.12.2016



# 3 TRAHIR LA PLACE, 46'
vidéo par MML
titres français
première : Galerie du Sauvage, Porrentruy, 17.12.2016



# 1 LES ÉPNEUMÉS, 40'
titres français par S. Montavon et MML
première : tba 2017

# 4 L'INVISIBLE, 20'
vidéo par MML
première : tba 2017

et autres projections / diffusions, 2017 :
§ Neues Kino, Bâle
§ Sonic, Ecole supérieure d'art, Mulhouse F, H-R
§ Espace Multimedia Gantner, Bourogne F, TdB
§ Cinéma Bellevaux, Lausanne VD
§ Wyspa Institute of Art, Gdansk PL
§ The Centre for Contemporary Art, Ujazdowski Castle, Varsovie PL
§ Cinéma Nova, Bruxelles B
§ Unsound festival, Cracovie PL


ARTISTES INVITES
§ Aleksander Gabrys BS : contrebasse http://de.wikipedia.org/wiki/Aleksander_Gabrys
§ Artur et Sebastian Smolyn : trombone http://www.sebastiansmolyn.com/fr/
§ Dimensione BS : electro https://soundcloud.com/dimensione
§ Augustin Rebetez JU : voix et vidéo http://www.augustinrebetez.com/
§ Pierre-Yves Theurillat BE : voix http://clairetobscur.fr/pyt-mon-grand-amer/


SOUTIEN
§ Fonds de coopération BS-JU
§ Fonds de coopération TdB-JU
§ Pro Helvetia Cairo
§ Fri-Art, Fribourg
§ Espace multimedia gantner, Bourogne & Conseil Général 90.fr F, TdB
§ Migros KulturProzent
§ Ernst Göhner Stiftung



# 1 LES  ÉPNEUMÉS, 40'
Les Épneumés, autrement dit, quelque part, « les soupirants à bout de souffle ».
Un gourou groovy tient sa messe. Il répand la crainte de dieu parmi l'assemblée pentecôtiste qui s'en va glossolalant. Puis s'y joint tout ce qui s'essouffle à Fribourg en fait d'esprit.
A partir dʼenregistrements réalisés en la Cathédrale Saint-Nicolas (cors, orgue), au Temple réformé (voix), au Foyer Beauséjour (voix, guitare, percussion), à lʼAbbaye de la Maigrauge (voix), orgue, à lʼusine Pavatex (sons concrets), au Pont de Grandfey (sons concrets), et dans un atelier aux environs de la Rue de lʼIndustrie (sons concrets). Sons additionnels : une génération de sinus et un extrait de : Les hommes de la forêt=Holzfäller im Winterwald, bande-son du film de René Bersier, Cortux-Film, Fribourg, 1965
Film : 40', titres français, par Stéphane Montavon et MML


# 2 NOUS SOMMES GRATUITS, 30'
Photographe et plasticien, Augustin Rebetez, JU se fait pour l'occasion poète sonore et prête sa voix au travelogue d'une "communauté qui vient", une communauté de riens du tout qui errent par le monde rugissant.
Avec une tape du groupe d'electronica bâlois Dimensione.
Film : 20', vidéo d'une descente d'une rivière épuisée, la Birse, en canoë, par Augustin Rebetez


# 3 TRAHIR LA PLACE, 46'
+ libretto français
Direct enregistré le 9 mars 2011 à Tahrir Square, coeur du Caire et de la révolution égyptienne, à ce moment où la place, que des manifestants appartenant à des mouvements citoyens, des ONGs et des partis libéraux, occupent depuis le 25 janvier, campant au centre du rond-point, est assaillie par les réactionnaires qui réclament leur départ, afin que le trafic automobile et les affaires reprennent. Cette populace est emmenée par des baltaguias, des nervis à la solde du régime qui est en train de sʼeffondrer, et alors même que Moubarak est déjà tombé.
Les révolutionnaires nʼont plus quʼà espérer quʼon ne torturera pas ceux des leurs qui ont été arrêtés, et que la masse de personnes descendues dans la rue à la suite de leur mouvement sera écoutée. En soirée, on fait le bilan de ce 9 mars. Un peu plus tôt, lʼarmée a assisté sans agir au saccage par des hommes de main du NPD, le parti de Moubarak, du très symbolique camp de tentes, et les révolutionnaires quʼelle a arrêtés à cette occasion seront jugés au tribunal militaire. De même, les jours précédents, elle avait assisté sans réagir aux attaques et tueries ayant eu lieu en marge de manifestations, à Tahrir ou devant les ministères. Elle a elle-même a tué des manifestants. Le peuple égyptien est encore une fois trahi par sa chère armée.
Or la révolution, pour ses acteurs, est par excellence changeante. Et elle est encore à achever. Car la liberté, maintenant quʼelle a été éprouvée, sera nécessairement poursuivie à nʼimporte quel prix.
Dans la nuit qui vient, lʼarmée prendra avec ses ars le contrôle du rond-point, évacuera les tentes dévastées, nettoiera les banderoles, et ce faisant, elle tiendra les témoins à distance, interdisant à quiconque de prendre des photos.
Dès lors quʼon la vide de son coeur et que la révolution bascule, la narration se dissout. Ne restent que quelques voix captées à la dérive dans les alentours de Tahrir Square et, deux jours plus tard, en Alexandrie.
Film :46', titres français, vidéo par MML à partir d'images prises au mobile et puisées en partie dans l'archive d'Ashraf Ibrahim, activiste, écrivain, peintre et historien de la Révolution égyptienne

/ PLATZBETRUG - The End of Tahrir Square, 9th of mar 2011
Der erste Teil ist eine Direkt-Übertragung von der ägyptischen Revolution in Tahrir Square, gerade an dem Tag, dem 9.März 2011, wo das auf der Insel des Riesenkreisels eingerichtete Zeltlager der liberalen Aktivisten von Handmännern des angeblich gestürzten Regimes Mubaraks erstmal gesteinigt, und dann im Laufe des Abends gestürmt wird. Dieser Teil endet mit dem Wunsch einer jungen Aktivistin, dass irgendeinmal solch einer auf die Strasse mit solch lauter Stimme gehenden Menge zugehört wird, und dass die durch die Armee verhafteten Demonstranten frei davon kommen.
Der zweite Teil zieht am gleichen Abend eine Bilanz der Geschehnisse. Auf die Handmänner folgte die Armee, die den Platz samt Zelten und Plakaten evakuiert hat. Man weiss, dass die Verhafteten vor ein Militärtribunal ohne möglichen Rekurs gezogen werden. Darüber hinaus hat die Armee verschiedenen Gewalttaten gegen die Demonstranten bloss zugeschaut, wenn nicht selber letztere getötet. Das Volk ist noch einmal von seiner lieben, starken Armee betrogen worden.
Im dritten Teil kippt die Geschichte in ein dokumentarisches Audio Road Movie um Tahrir Square um. Der politischen Revolution folgt nun für uns Abendländler die phänomenologische: vor dieser Tragödie sehen wir uns einzig dazu verpflichtet, der Kairoer Klanglandsaft endlich mehr Aufmerksamkeit zu senken, also vertiefen wir uns dann in eine Aufschichtung von Stimmen.


# 4 L'INVISIBLE, 40'
Du berceau sous l'arbre babillant d'oiseaux au souffle continu des tempêtes de fin du monde, la vie demeure toute écoute. Tantôt fascinée, esclave du bain de son où elle se meut à chaque instant et où elle piste menaces et mots doux parmi tant de voix qui l'alpaguent de toutes parts, qu'elle cherche enfin à replier sur des visages aux mines arrangeantes, tantôt libérée et toute à sentir, s'éployant à parcourir contemplativement les milieux où le courant la pousse et où elle se faufile malgré tout, phonophage.
Les Satyres dans Les Limiers de Sophocle acceptent leur mission de retrouver les vaches d'Apollon parce qu'ils sont des personnages mythologiques de second rang, des undergods, qui y trouvent l'occasion non seulement d'obtenir de l'or, mais aussi de se libérer de leur statut de vassaux. Ils se trouvent en effet au service de dieux plus puissants qu'eux, et sont peut-être davantage encore prisonniers de leur ethos d'êtres hybrides et pulsionnels, d'idiots « chiens » de l'élite. Leur quête commence au pied du mont Cyllène, or ils perdent la trace des vaes, avant de perdre l'esprit à l'écoute d'un bruit inouï. Là, c'est l'impossibilité de réduire ce son à l'aspect d'un être connu d'eux, et donc à plus monstrueux qu'eux – c'est l'irréductible, l'inimaginable source du son qui fait le ressort du dialogue qu'ils vont avoir avec Cyllène, nymphe voluptueuse sortie de la grotte d'où semble venir ce bruit monstrueux. Quand la nymphe leur avoue qu'elle est elle-même « une chienne » des dieux, nourrice assignée à la couche de Hermès, ce bâtard de Zeus, et petit génie bruitiste qui s'assourdit dans la cave à taper sur son nouvel engin sonore, les Satyres comprennent deux oses : premièrement que la source de l'inouï est contre leur attente dérisoire, ridicule ; deuxièmement, que l'engin sonore ne peut avoir été bricolé qu'à partir, outre d'une carapace de tortue, des tripes du troupeau d'Apollon, qu'ils ne peuvent donc plus retrouver. Les Satyres sont ici les dindons de la farce acousmatique (le son sans sa source visible). Après trois tragédies à la suite, on appréciera que Sophocle nous propose une histoire où les undergods le restent à la fin.
Film : 20', adaptation libre de la pièce de Sophocle par MML



Mars 2011
1 Selling by doing (the Revolution)
2 In front of Mogamma
3 Roadside (Alexandria-Cairo)

Trahir la place, Jardin du Château, Delémont, 2015

*
PRÉ-TEXTE:  Sophocle & l'histoire des Limiers
Sophocle nous est connu comme l’un des trois tragiques, aux côtés d’Eschyle et d’Euripide. Auteur, au cinquième siècle avant notre ère, d’environ cent vingt-deux pièces de théâtre, perdues pour la plupart, seules sept nous sont parvenues. Plus une. Les sept tragédies, d’une part, que la tradition a posées au fondement du canon classique, et un drame satyrique d’autre part, dont il ne reste que des fragments, découverts en Egypte en 1912, les Ikhneutai, en français : « les limiers ».
Débris appartenant de surcroît à un genre non noble, ce texte a été à ces deux titres négligé. Or le drame satyrique possède un lien étroit, que l’histoire a disloqué, avec la tragédie : on avait en effet coutume à Athènes de présenter à la suite trois tragédies d’abord, puis un drame dont les figures étaient des satyres, la série des quatre pièces étant jouée par les mêmes acteurs. Il s’agissait, en concluant la performance théâtrale avec une tragédie qui s’amuse, de conserver dans la cité une place à Dionysos.
L'histoire du génie d'Hermès nous est d'abord contée dans les Hymnes homériques, avant que Sophocle ne s'empare de ce qui était déjà une parodie d'épopée & ne la réduise encore, à l'occasion de son drame satyrique intitulé Les Limiers, en une drôle de quête qui s'achève en un moment d'écoute & de jouissance paniques – ceci ayant fonction de retapant après les soirs tragiques.
L’intrigue des Limiers de Sophocle est simple. Apollon a perdu ses vaches. Contre leur liberté et de l’or, il envoie des satyres à la recherche de son cher troupeau. Troublés par des traces indiquant des lignes de fuite non congruentes, les satyres s’égarent à leur tour dans la forêt. C’est alors qu’ils perçoivent un son monstrueux qui aurait suffi à leur faire rebrousser chemin, si n’avaient pesé décisivement dans la balance, et leur réputation et leur liberté. Ils suivent le bruit jusqu’à parvenir devant une caverne d’où s’échappe ce prodige sonore. Une nymphe alors en sort, rien moins qu’effarouchée, avec laquelle les satyres engagent un jeu de devinettes quant à l’origine du son. La nymphe finit par avouer qu’elle est la nourrice d’Hermès, un bébé de souche divine faisant de jour en jour des progrès vertigineux. C’est lui qui frappant, grattant un instrument inconnu s'absorbe, au creux de la roche, dans un solo inouï.
D'après les Hymnes à Hermès, Apollon retrouve lui-même le voleur de son troupeau : le monstre poupin qui a anéanti ses perles est présenté comme l'inventeur d'un instrument dont le son charme, tiré d'une carapace écurée et de boyaux, et qu'il joue avec un archet. Hermès est un rejeton divin hyperdoué, voleur de feu & ambitionnant de devenir le roi des bandits : il ravira avec sa lyre les oreilles de tout le Panthéon. En échange de cette merveille, il obtient du dieu des dieux, dont c'est désormais la prothèse obligée, jusqu'à la permission de continuer d'accomplir toutes les audaces qu'il lui plaira.
Sophocle met l'accent sur l'écoute dérivante, plutôt que, dans la version des Hymnes, sur la performance instrumentale: plutôt sur une écoute aux aguets, terrifiée, ainsi que sur le questionnement de la cause sonore, plutôt que sur le charme de la lyre. Il y ajoute une couche de comique avec les personnages de satyres, chasseurs couards dont l'affût les fait dériver longtemps & qui en prennent pour leur grade : Hermès, avec sa chose-à-faire-un-boucan- d'enfer leur aura coupé la flûte !
Les Limiers réapparaîtront en 1925, sous la forme d’un opéra-ballet «art déco», en un acte et trois tableaux, composé par Albert Roussel sous le titre éloquent de Naissance de la lyre, d'après une chorégraphie de Bronislava, la soeur de Nijinsky. Les Grecs et nos érudits après eux ont analysé les Limiers & le mythe d'Hermès comme l’invention de la musique et de la lyre. Nous tendons quant à nous à y découvrir bien plutôt, au-delà de la fascination pour le son acousmatique (dont la source n'est pas identifiée ou visible), l’invention du règne du son et de ses paradoxes, en bref : l’invention de l’écoute, de la sensation sonore et du bruitisme.
Repensé dans une série tragique, ce drame satyrique vient balayer les affres humaines & les discours au profit d’une conclusion ouverte, dédiée à la sensation pure.

RE-ENACTMENT
L'intrigue des Limiers, un drame satyrique de Sophocle (fragmentaire & négligé) ayant pour thème l'écoute, est prise comme prétexte à une histoire du bruit qui entrelace des enregistrements de terrain & des voix documentaires avec des paroles de penseurs du son ou des poètes sonores, de l'Antiquité jusqu'à nous.
Cette histoire du bruit est contée en une série de 4 épisodes réalisés en partenariat avec des musicien(ne)s invité(e)s, tantôt diffusés en black-box, tantôt conçus pour un espace public de plein air & spatialisés in-situ grâce à l'installation d'un système sonore multi-canal déployé sur env. 1km2, dès lors offrant une expérience à la fois immersive et déambulatoire, alternative bienvenue au dispositif théâtral de la plupart de la production musicale, rabattue frontalement sur une image animée de geste virtuose. Ici au contraire, le public est plongé au coeur d'une situation acousmatique avec pour théâtres le paysage & les Giraphons, des hauts-parleurs de gare perchés sur des pattes graciles de 2 mètres 50, diffusant la bande sonore et/ou du son joué en direct.
Dans un deuxième temps, la narration acousmatique (le son sans la vision de ses causes) des 4 épisode deviendra le scénario d'un essai audio-visuel, réalisé en collaboration avec le Studio MML, les séquences devant dans ce cas réagir à la bande sonore, à l'inverse du processus cinématographique.
L'Appeau est une docu-fiction. Les voix dont celle-ci se compose sont enregistrées in situ, puis détournées et remontées avec d'autres, avec des lectures, des archives et des field recordings. Les images sont documentaires, issues de found footages, ou mises en scène avec des acteurs/participants non-professionels engagés sur place.

*
Quand, par exemple, le monde des objets clairs et articulés se trouve aboli, notre être perceptif amputé de son monde dessine une spatialité sans choses. C'est ce qui arrive dans la nuit. Elle n'est pas un objet devant moi, elle m'enveloppe, elle pénètre par tous mes sens, elle suffoque mes souvenirs, elle efface presque mon identité personnelle. Je ne suis plus retranché dans mon poste perceptif pour voir de là défiler à distance les profils des objets. La nuit est sans profils, elle me touche elle-même et son unité est l'unité mystique du mana. […] Tout espace pour la réflexion est porté par une pensée qui en relie les parties, mais cette pensée ne se fait de nulle part. Au contraire c'est du milieu de l'espace nocturne que je m'unis à lui.

– Maurice Merleau-Ponty, Phénoménologie de la perception, 1945, 328

*
Les Aiviliks disposent d'un vocabulaire d'une douzaine de termes pour désigner les divers souffles du vent ou la contexture de la neige. Et ils développent un vocabulaire étendu en matière d'audition et d'olfaction. La vue est pour eux un sens secondaire en terme d'orientation. "Un homme d'Anaktuvuk Pass, à qui je demandais (Lopez) ce qu'il faisait quand il se trouvait dans un lieu nouveau, me répondit: 'J'écoute.' C'est tout. 'J'écoute', voulait-il dire, ce que ce lieu me dit. Je le parcours, tous mes sens aux aguets, pour l'apprécier, bien avant de prononcer une parole." Dans leur cosmologie, le monde a été créé par le son. (Pour Carpenter :) Là où un Occidental dirait : "Voyons ce que nous avons entendu", ils disent : "Ecoutons ce que nous voyons." Leur concept de l'espace est mouvant et différent de la géographie close et visuelle des Occidentaux, elle se prête aux changements radicaux amenés par les saisons et la longueur de la nuit ou du jour, les longues périodes de neige et de glace rendant caduque tout repère visuel.

– David Le Breton, La Saveur du Monde, 2006, 24-25

 
Menade e satiro, détail de la "Mosaïque des saisons", Museo archeologico regionale, Palerme, (28 settembre 2006, foto di Giovanni Dall'Orto)

*
1er tableau, scène III.
Ils arrivent au pied de la grotte.
Silène : Ah ! Ce son inconnu qui m’enivre et me glace...
Les Satyres : Adieu nous te quittons.
Silène : Poltrons !
Les Satyres : Eh ! Ma foi, si le coeur t’en dit, achève seul cette corvée, garde pour toi la liberté rêvée, l’or de Phoebus et ce troupeau maudit !
Silène : Ne partez pas, je vous adjure, avant d’avoir, par un chant bien rythmé, invité le démon, sous ce roc enfermé, à nous dévoiler sa figure !
Les Satyres : Ombre qui nous remplis de délice et d’effroi, mortel ou dieu, berger ou roi, dis-nous ton nom, révèle-nous ton être !
Extrait de La naissance de la lyre, opéra d’Albert Roussel, 1923
 
*
Le long escalier était encombré de femmes, assises l’une près de l’autre, comme sur les gradins d’un amphithéâtre : elles semblaient être là pour jouir de quelque merveilleux spectacle. Elles riaient, parlaient entre elles à haute voix, mangeant des fruits, ou fumant, ou suçant des bonbons, ou mâchant du chewing-gum, les unes penchées en avant, les coudes appuyés sur les genoux, le visage plongé dans leurs mains jointes, d’autres renversées en arrière, les bras appuyés sur la marche supérieure; d’autres encore légèrement penchées sur le côté. Toutes criaient, s’appelaient, échangeaient des cris, des sons informes plutôt que des mots, avec leurs compagnes assises plus bas ou plus haut, ou avec le public hurlant des balcons et des fenêtres, noble public de vieilles mégères échevelées, secouées par un grand rire obscène, qui, de leurs bouches édentées, vomissaient des „lazzi“ et des insultes.

– Kurzio Malaparte, La Pelle, 1949



Barnett Newmann, The voice, 1950


Au crépuscule j'allais sur la grande place au milieu de la ville, et ce que j'y cherchais, ce n'étaient ni ses mille et une couleurs, ni toute la vivacité qui y régnait, cela m'était familier, non, ce que j'y cherchais, c'était un petit balluchon brun posé sur le sol de la place et qui ne consistait, je ne dirais pas même en une voix, mais en un seul son. C'était un bourdon allongé et bas : « ä-ä-ä-ä-ä-ä-ä-ä ». Il ne grossissait pas, il ne diminuait pas, mais jamais il ne cessait et, derrière l'entrelacs d'appels et de cris dont résonnait la place, il restait perceptible. C'était le plus immuable son de la place, celui qui, tout au long d'une soirée et de soir en soir, demeurait toujours égal à soi-même.
De loin déjà je le guettais. Un trouble me guidait que je ne puis expliquer. Dans tous les cas je me serais rendu sur la place, tant elle recelait pour moi d'attractions, et jamais je ne doutais de la retrouver avec toutes ses attributs. Je ne me faisais vraiment de soucis que pour cette voix réduite à un seul son, située à la frontière du vivant. La vie qu'elle produisait ne consistait qu'en ce son unique. J'écoutais, curieux et plein d'angoisse, poursuivant toujours mon chemin jusqu'à ce lieu, toujours le même, d'où soudain je pouvais l'entendre, ainsi que le bourdonnement d'un insecte :
« ä-ä-ä-ä-ä-ä-ä-ä »
Je sentais comme un calme se répandre dans mon corps, et alors que mon pas jusqu'ici avait été hésitant, maintenant je me dirigeais avec détermination en direction du son. Je savais d'où il surgissait. Je connaissais le petit balluchon brun sur le sol dont je n'avais jamais rien vu qu'un morceau d'étoffe brute et brune. Je n'en avais jamais vu la bouche d'où sortait le « ä-ä-ä-ä-ä-ä-ä-ä », ni l'oeil, ni la joue, ni aucune partie du visage. Je n'aurais même pas pu dire si c'était le visage d'un aveugle ou bien s'il voyait clair. L'étoffe brune et sale était tirée sur la tête comme un capuchon et cachait tout. La créature – ce devait en être une – était tapie par terre et tenait son dos courbé sous l'étoffe. En fait de créature, il y avait là, à vrai dire, très peu. Ça donnait l'impression d'être léger et faible, c'était tout ce qu'on pouvait supposer. J'ignorais sa grandeur, car je ne l'avais jamais vu dressé sur ses pieds. Ce qui se trouvait là à terre se tenait si bas qu'on aurait pu trébucher dessus si d'aventure le son qu'il produisait avait cessé. Jamais je ne le vit venir, jamais partir, j'ignore si on l'amenait et le laissait, ou s'il venait là de ses propres jambes.
La place qu'il s'était choisie n'était rien moins que sûre. C'était la partie la plus ouverte de la place, d'incessantes allées et venues frôlaient de toutes parts le monticule d'étoffe. Lors des soirs de grande activité il disparaissait parmi les jambes des gens, et bien que je susse exactement où il se tenait et que j'entendisse toujours la voix, j'étais bien en peine de le trouver. Mais quand les gens s'en allaient, il était à son poste et y demeurait, tandis que la place s'était partout vidée. Dans l'obscurité ensuite, il restait là, par terre, abandonné tel un vieil habit très sale dont quelqu'un aurait voulu se débarrasser et avait laissé choir en plein dans la foule, afin de ne point attirer l'attention. Mais maintenant la foule s'était dispersée et le balluchon se tenait là allongé, seul. Je n'attendais jamais qu'il se fût levé ou qu'on le vînt chercher. Je m'éloignais dans l'obscurité avec un sentiment d'angoisse où se mêlaient l'impuissance et la fierté.
L'impuissance en question, c'était la mienne : je sentais que n'entreprendrais jamais rien pour découvrir le secret du balluchon. Sa forme m'effrayait, mais comme je ne pouvais lui en donner une autre, je le laissais ainsi là, par terre. Quand je m'en approchais, je m'efforçais de ne pas trébucher dessus, comme si j'avais pu le blesser ou le mettre en danger. Chaque soir il était là, et chaque soir mon coeur restait suspendu quand je croyais avoir levé le son, et suspendu encore quand je le tenais. Son chemin jusqu'à la place et son départ m'étaient encore plus sacrés / précieux que les miens. Je ne suivais pas sa trace et je ne savais donc pas où il disparaissait pour le reste de la nuit et du jour suivant. Il était quelque chose de très singulier, et peut-être lui-même se tenait-il pour singulier. Je me sentais parfois tenté de toucher le capuchon du doigt – il devrait le remarquer, et peut-être possédait-il un deuxième son avec lequel il répondrait à mon geste. Or cette tentation se perdait toujours au profit de mon impuissance.
J'ai dit qu'un autre sentiment m'angoissait quand je quittais la place, la fierté. J'étais fier du balluchon, parce qu'il vivait. Ce qu'il pensait, tandis qu'il respirait ici, si bas parmi les Hommes, je ne le saurais jamais. Le sens de son appel devait me rester obscur comme tout son être. Mais il vivait et chaque jour, à son heure, il était de retour. Je ne le voyais jamais ramasser une des pièces de monnaie qu'on lui avait jetées, on lui en jetait peu, jamais il n'y avait au sol plus d'une ou deux pièces. Peut-être ne possédait-il pas de bras pour saisir les pièces. Peut-être ne possédait-il pas de langue pour transformer le « l » en « Allah », et ainsi le nom de Dieu lui sortait raccourci en « ä-ä-ä-ä-ä ». Mais il vivait, et avec un zèle et une opiniâtreté sans pareil il produisait son unique son, le répétait des heures durant, jusqu'à ce qu'il soit devenu le seul son sur la vaste place, le son qui survivait à tous les autres.
L'invisible, Elias Canetti, Die Stimmen von Marrakech, 1968 (trad. SM)

2 PUBLICATIONS


poésie & son

Crevures 2016, poèmes, Editions d'autre part, Genève

Bolidage 2014, poème-livre + hörspiel autour de la surpuissance, Büro für Problem, 150 p. uniques, Basel

Cuts to come 2011 (2013), poème cairote, pour: Iorio & Cuomo, "Et si jamais devient" @komplot, Bruxelles, publié dans: revue MOTS SLOW, 2013

Beljaffuches 2013, affiches sérigraphiées, Pont sonore Belju, 42 p. uniques, édition: Musée des Arts, Moutier

Dalle sur sous-sol 2009 (2013), Mp3, des ouvriers coulant une dalle de béton dans la campagne jurassienne, Belju soundbridge collection, universinternational.org, 2013

A djinn palace 2011, poème cairote pour & lu par Ines Lechleitner sur: radio saprophyt, Wien

Les écoutis le caire 2010, poème cairote & cd,
avec G. Aubry, Gruenrekorder.de

Shaabi 2007, poème cairote, sitaudis.fr

Camp victory 2005, opéra noise, cut-up de blogs de soldats américains basés en Irak, première sur resonancefm par framework (mix G. Aubry)

Sens blanc 2004, poème, sitaudis.fr

 
articles & exposés 

Jan Assman, Le pouvoir des images, traduction de l'allemand, in Emmanuel Alloa (Ed.), Penser l'image II, Les Presses du Réel, Paris, 2015

L'écoute aux abois, conférence avec Gilles Aubry, Institut d'ethnologie méditerranéenne, Aix, 2011, publication en cours


Geräusche oder Stimmen, article in Sabina Brand & Maren Butte (Hrsg.), Bild, Stimme, Fink Verlag, München, 2011, S. 145-157


Cinema for ears, article à quatre mains avec Tamar Tembeck, in Sabina Brand & Maren Butte (Hrsg.), Bild, Stimme, Fink Verlag, München, 2011, S. 20-28


Heroismus im spektakulären Zeitalter. Die Autofiktion Guy Debords, article in Robert Suter & Thorsten Bothe (Hrsg.), Prekäre Bilder, Fink Verlag, München, 2010, S. 61-82


Just that, article in IACSA, Review of Cultural Studies in Architecture, Vol. 2, n°1, Jan. 2010, S. 4-6


Touchons du bois, article sur l'oeuvre d'Eric Emery in Sang bleu, n° III/IV, Lausanne, Dez. 2008, S. 526-27


Vom text aus, ab zum Raum!, lecture-performance mit Gilles Aubry, Zurich School of Art, 2008


Kunst als Verschwörung, Vortrag mit Markus Klammer, kunsthist. Inst., Uni Zürich, 2007


What remains of sade?, conference, @the annex, Jan Van Eyck Academy, 2007
Un autre type d'universalité, kollektive Interview mit Jacques Rancière, traduction, &

Gesprächsrunde über Jacques Rancières Schriften zur Kunsttheorie, kollektiver Text, in: Paradoxien der Partizipation, 31 Das Magazin des Instituts für Theorie der Gestaltung und Kunst n°10/11, 2007, S. 9-20 & S. 21-28

Geheul für Masoch, lecture-performance avec Markus Klammer, Stadtkino, Bâle, 2006