L'APPEAU - 2015-2017























L'APPEAU, UNE HISTOIRE DU BRUIT

2015-2016



d'après le drame satyrique de Sophocle Les Limiers

/ nach Sophokles Satyrspiel Die Spürhunde

« Alors dites, cette soudaine stridence, là... D'où qu'ça vient ?
- Bruit ou voix... ? »

C'est l'histoire de l'invention de l'écoute, pas de celle de la musique, que nous racontait jadis drolatiquement Sophocle dans son drame satyrique Les Limiers. Et c'est à ré-énacter ce drame, renommé L'Appeau, dans notre bel aujourd'hui, et à une réflexion autour de cet objet insaisissable qu'est la voix, et de son Autre, le bruit, que se dédient Montavon/Chessex/MML, en 2 moments :

4 pièces sonores
docu-fictionnelles en quadriphonie, composées de voix invitées et d'enregistrements de terrain, diffusées dans l'espace public ou en black-box ; puis, à rebours de l'usuel processus cinématographique, ajoutant des bandes-image à des bandes-son :
4 films / installations quadriphoniques


TEAM
Stéphane Montavon JU/Basel
poésie, enregistrements, montage 
Antoine Chessex VD/Zürich
saxophone, composition, montage 
MML (dont Gilles Lepore JU) PL
mise en espace & video

 

ARTISTES INVITÉS
Aleksander Gabrys BS : contrebasse
Artur et Sebastian Smolyn : trombone 
Dimensione BS : electro 
Augustin Rebetez JU : voix et vidéo 
Pierre-Yves Theurillat BE : voix  


SOUTIENS 

Fonds de coopération BS-JU
Fonds de coopération TdB-JU
Pro Helvetia Cairo
Fri-Art, Fribourg
Espace multimedia gantner & Conseil Général 90.fr F, TdB 
Migros KulturProzent 
Ernst Göhner Stiftung


ANNONCES / PRESSE 
7.6.2015, « Screamscape », Espace 2 
24.8.2015, « Les Digitales: attention, musique expérimentale! », Canal Alpha
26.9.2015, Le Temps, « Performances acousmatiques » 
18.9.2016, « Entretien avec Gilles Lepore et Stéphane Montavon, La Bibliothèque en Vadrouille, 

 

REPRÉSENTATIONS, DATES, LIEU

PIECES SONORES

LES ÉPNEUMÉS, 40' 
- première, black-box : Festival Screamscape, Fri-Art / Kunsthalle, Fribourg, 5.6.2015

NOUS SOMMES GRATUITS, 30'
- première in situ : Les Digitales, Porrentruy, 22.08.2015

TRAHIR LA PLACE, 47'
- première in situ : SAS, Jardin du Château, Delémont, 17.10.2015
- black-box : Flatterschafft, Bâle, 24.10.2015
- installation : Citadelle, Tour des Bourgeois, Journées du patrimoine, Belfort F, Territoire de Belfort, 17-18.9.2016

L'INVISIBLE, 32'
- première : Flatterschafft, Bâle, 19.11.2016, 20h30
- Espace d'art contemporain Les Halles, Porrentruy, 30.4.17


WORKSHOP
@Sonic, Haute Ecole des Arts du Rhin, cours de Bertrand Gauguet et Bastien Gallet, Mulhouse F, Haut-Rhin, 1.3.2017


FILMS/INSTALLATIONS QUADRIPHONIQUES 

NOUS SOMMES GRATUITS, 20' 
- première : Galerie du Sauvage, Porrentruy, 17.12.2016

TRAHIR LA PLACE, 44'
- première : Anthology Film Archive, NY, 22.09.17 
- avant-première : Espace d'art contemporain Les Halles, Porrentruy, 30.4.17

LES ÉPNEUMÉS, 40'
&
L'INVISIBLE, 20'
- premières : tba 2017

 

PIÈCES SONORES ET FILMS EN DÉTAILS


















5.6.15 diffusion à Screamscape, Fri-Art

LES ÉPNEUMÉS

2015, pièce sonore et film, 40'
enregistrements et montage
quadriphonique : Stéphane Montavon
saxophone et montage : Antoine Chessex
titres : MML

Les Épneumés, autrement dit « les soupirants à bout de souffle », en plein coeur de l'helvétique Fribourg... Un gourou très groovy tient sa messe. Il répand la crainte de dieu parmi l'assemblée pentecôtiste (pour la plupart issue de RDC) qui s'en va glossolalant. Puis s'y joint tout ce qui s'essouffle dans cette ville en fait d'esprit.
Composé à partir dʼenregistrements réalisés en la Cathédrale Saint-Nicolas (cors, orgue), au Temple réformé (voix), au Foyer Beauséjour (voix, guitare, percussion), à lʼAbbaye de la Maigrauge (voix, orgue), à lʼusine Pavatex (sons concrets), au Pont de Grandfey (sons concrets), et dans un atelier aux environs de la Rue de lʼIndustrie (sons concrets). Sons additionnels : une génération de sinus et un extrait de : Les hommes de la forêt=Holzfäller im Winterwald, bande-son du film de René Bersier, Cortux, Fribourg, 1965
Le film consiste purement en titres français, par MML

Die « ausser Atem Geratenden », so der Titel, findet mitten in Freiburg statt. Ein Guru mit viel Groove hält eine Messe. Unter seinen Anhängern, aus Kongo-Kinshasa stammenden Pfingstlern, verbreitet er Gottesfurcht. Dazu kommt das Wunder der Glossolalie. Und schnell singen alle Geister der Stadt mit.
Komponiert aus Aufnahmen, welche im Freiburger Münster (Hörner, Orgel), in der Reformierten Kirche (Stimmen), im Foyer Beauséjour (Stimmen, Gitarre, Trommel), auf der Grandfey Brücke, in der Pavatex Fabrik und in einer Werkstatt der Industriestrasse (konkrete Klänge) gemacht wurden. Zusatzgemisch: Auszug aus der Soundtrack von René Bersiers Film « Holzfäller im Winterwald », Cortux-Films, Freiburg, 1965.
Der Film betitelt bloss die Worte aus der quadrophonischen Montage.


















NOUS SOMMES GRATUITS

2016, pièce sonore 30', film 20'
enregistrements et montage
quadriphonique : Stéphane Montavon
voix et film : Augustin Rebetez
tape additionnelle : Dimensione (BS)

Photographe et plasticien, Augustin Rebetez, JU se fait pour l'occasion poète sonore et prête sa voix au travelogue d'une "communauté qui vient", une communauté de riens du tout qui errent par le monde rugissant. Avec une tape du groupe d'electronica bâlois Dimensione.
Film : descente en canoë d'une rivière épuisée, la Birse, et traversée de Choindez, par Augustin Rebetez.

Der Photograph und Plastiker Augustin Rebetez wird hier zum Lautdichter und textet das immer wieder scheiternde Gemache einer Bande von Landstreichern, die rund um die rauschende Welt herum schweift.
Film: Kanufahrt auf der Birs, einem ausgelaugten Fluss, der vom Jura aus in den Rhein mündet sowie Erkundung der Industrieruine bei Choindez.






















17-18.09.2016, Tour des Bourgeois, Citadelle, 
Belfort, Journées du patrimoine

LA - "non!", un autocollant distribué
 sur Tahrir Square, mars 20111











































TRAHIR LA PLACE

2016, pièce sonore 47' + libretto en français, film 44'
enregistrements et montage
quadriphonique : Stéphane Montavon
saxophone : Antoine Chessex
vidéo : MML

Direct enregistré le 9 mars 2011* à Tahrir Square, coeur du Caire et de la révolution égyptienne, à ce moment où la place, que des manifestants appartenant à des mouvements citoyens, des ONGs et des partis libéraux, occupent depuis le 25 janvier, campant au centre du rond-point, est assaillie par les réactionnaires qui réclament leur départ, afin que le trafic automobile et les affaires reprennent. Cette populace est emmenée par des baltaguias, des nervis à la solde du régime qui est en train de sʼeffondrer, et alors même que Moubarak est déjà tombé. Les révolutionnaires nʼont plus quʼà espérer quʼon ne torturera pas ceux des leurs qui ont été arrêtés, et que la masse de personnes descendues dans la rue à la suite de leur mouvement sera écoutée.
En soirée, on fait le bilan de ce 9 mars. Un peu plus tôt, lʼarmée a assisté sans agir au saccage par des hommes de main du NPD, le parti de Moubarak, du très symbolique camp de tentes, et les révolutionnaires quʼelle a arrêtés à cette occasion seront jugés au tribunal militaire. De même, les jours précédents, elle avait assisté sans réagir aux attaques et tueries ayant eu lieu en marge de manifestations, à Tahrir ou devant les ministères. Elle a elle-même tué des manifestants. Le peuple égyptien est encore une fois trahi par sa chère armée.
Or la révolution, pour ses acteurs, est par excellence changeante. Et elle est encore à achever. Car la liberté, maintenant quʼelle a été éprouvée, sera nécessairement poursuivie à nʼimporte quel prix. Dans la nuit qui vient, lʼarmée prendra avec ses ars le contrôle du rond-point, évacuera les tentes dévastées, nettoiera les banderoles, et ce faisant, elle tiendra les témoins à distance, interdisant à quiconque de prendre des photos. Dès lors quʼon la vide de son coeur et que la révolution bascule, la narration se dissout. Ne restent que quelques voix captées à la dérive dans les alentours de Tahrir Square et, deux jours plus tard, en Alexandrie.
Le film : 44', sous-titres français et anglais/arabe, créé par MML pour la bande-son, il mêle images propres des traces de la Révolution sur les murs du Caire à des images faites par des témoins et des manifestants.
Der erste Teil ist eine rekonstruierte Direkt-Übertragung von der ägyptischen Revolution in Tahrir Square, gerade an dem Tag, dem 9. März 2011*, wo das auf der Insel des Riesenkreisels eingerichtete Zeltlager der liberalen Aktivisten von Handlangern des angeblich gestürzten Regimes Mubaraks zuerst gesteinigt und dann im Laufe des Abends gestürmt wird. Dieser Teil endet mit dem Wunsch einer jungen Aktivistin, dass eine solch grosse Menschenmenge, die mit solch lauter Stimme auf die Strasse geht, irgendwann einmal gehört werden muss,, und dass die durch die Armee verhafteten Demonstranten frei davon kommen.
Der zweite Teil zieht am gleichen Abend eine Bilanz der Geschehnisse. Auf die Handlanger folgte die Armee, die den Platz samt Zelten und Plakaten evakuiert hat. Man weiss, dass die Verhafteten vor ein Militärtribunal ohne möglichen Rekurs gezogen werden. Darüber hinaus hat die Armee verschiedenen Gewalttaten gegen die Demonstranten ohne einzugreifen zugeschaut, und hat selber Gewalt gegen letztere angewendet.
Das Volk wurde noch einmal von seiner lieben, starken Armee betrogen.
Im dritten Teil kippt die Geschichte in ein dokumentarisches Audio Road Movie um Tahrir Square um. Der politischen Revolution folgt nun für uns Abendländler die phänomenologische: vor dieser Tragödie sehen wir uns einzig dazu verpflichtet, der Kairoer Klanglandsaft endlich mehr Aufmerksamkeit zu schenken, also vertiefen wir uns dann in eine Aufschichtung von Stimmen.
Film: 43'40, mit fr. Untertiteln / engl.-arabisch, das Video wurde von MML realisiert, teils aus eigenen, 2016 gedrehten Bildern von Revolutionsspuren an den Stadtmauern, teils aus Filmen ausgehend, welche Aktivisten vor Ort dank ihren Mobiltelefonen 2011 drehten und die dann Ashraf Ibrahim archiviert hat, ein Kairoer Künstler und Chroniqueur, der uns sein Archiv öffnete.

*https://www.hrw.org/news/2011/03/11/egypt-end-torture-military-trials-civilians



L'INVISIBLE

pièce sonore 32', film 30'
contrebasse : Aleks Gabrys
trombones : Sebastian et Artur Smolyn
partition orale : Antoine Chessex
enregistrements : CarlY et Stéphane Montavon
montage quadriphonique : Stéphane Montavon
L'invisible est une pièce « in-situ » pour contrebasse et trombones, d'après une partition orale d'Antoine Chessex et enregistrée à l'anglaise dans le pont autoroutier de Ottmarsheim (D/F). Les singularités du paysage sonore de ce « non-lieu » transfrontalier sont sa longue réverbération et les détonations que les véhicules en passant sur le joint de dilatation du pont provoquent à l'intérieur.
Film : 30', adaptation libre de la pièce de Sophocle par MML, tba 2017.
Das Stück für Kontrabass (Aleks Gabrys) und Posaunen (A. und S. Smolyn) wurde in der Autobahnbrücke von Ottmasheim erstmal nach einer mündlichen Partitur von Antoine Chessex interpretiert und aufgenommen, dann in ein elektroakustisches Surround-Stück umgesetzt. Der wenig zugängliche Aufnahmeort kennzeichnet sich durch seinen langen Nachhall und vor allem durch folgendes klänglisches Merkmal: der bombenartigen Knall der Fahrzeuge, jeweils wenn sie über die Brückfugen fahren.
Der Film ist eine freie Adaption der Spurhunde von Sophokles durch MML, in progress.



***


Mars 2011
1 Selling by doing (the Revolution)
2 In front of Mogamma
3 Roadside (Alexandria-Cairo)

Trahir la place, Jardin du Château, Delémont, 2015

*
PRÉ-TEXTE:  Sophocle & l'histoire des Limiers
Sophocle nous est connu comme l’un des trois tragiques, aux côtés d’Eschyle et d’Euripide. Auteur, au cinquième siècle avant notre ère, d’environ cent vingt-deux pièces de théâtre, perdues pour la plupart, seules sept nous sont parvenues. Plus une. Les sept tragédies, d’une part, que la tradition a posées au fondement du canon classique, et un drame satyrique d’autre part, dont il ne reste que des fragments, découverts en Egypte en 1912, les Ikhneutai, en français : « les limiers ».
Débris appartenant de surcroît à un genre non noble, ce texte a été à ces deux titres négligé. Or le drame satyrique possède un lien étroit, que l’histoire a disloqué, avec la tragédie : on avait en effet coutume à Athènes de présenter à la suite trois tragédies d’abord, puis un drame dont les figures étaient des satyres, la série des quatre pièces étant jouée par les mêmes acteurs. Il s’agissait, en concluant la performance théâtrale avec une tragédie qui s’amuse, de conserver dans la cité une place à Dionysos.
L'histoire du génie d'Hermès nous est d'abord contée dans les Hymnes homériques, avant que Sophocle ne s'empare de ce qui était déjà une parodie d'épopée & ne la réduise encore, à l'occasion de son drame satyrique intitulé Les Limiers, en une drôle de quête qui s'achève en un moment d'écoute & de jouissance paniques – ceci ayant fonction de retapant après les soirs tragiques.
L’intrigue des Limiers de Sophocle est simple. Apollon a perdu ses vaches. Contre leur liberté et de l’or, il envoie des satyres à la recherche de son cher troupeau. Troublés par des traces indiquant des lignes de fuite non congruentes, les satyres s’égarent à leur tour dans la forêt. C’est alors qu’ils perçoivent un son monstrueux qui aurait suffi à leur faire rebrousser chemin, si n’avaient pesé décisivement dans la balance, et leur réputation et leur liberté. Ils suivent le bruit jusqu’à parvenir devant une caverne d’où s’échappe ce prodige sonore. Une nymphe alors en sort, rien moins qu’effarouchée, avec laquelle les satyres engagent un jeu de devinettes quant à l’origine du son. La nymphe finit par avouer qu’elle est la nourrice d’Hermès, un bébé de souche divine faisant de jour en jour des progrès vertigineux. C’est lui qui frappant, grattant un instrument inconnu s'absorbe, au creux de la roche, dans un solo inouï.
D'après les Hymnes à Hermès, Apollon retrouve lui-même le voleur de son troupeau : le monstre poupin qui a anéanti ses perles est présenté comme l'inventeur d'un instrument dont le son charme, tiré d'une carapace écurée et de boyaux, et qu'il joue avec un archet. Hermès est un rejeton divin hyperdoué, voleur de feu & ambitionnant de devenir le roi des bandits : il ravira avec sa lyre les oreilles de tout le Panthéon. En échange de cette merveille, il obtient du dieu des dieux, dont c'est désormais la prothèse obligée, jusqu'à la permission de continuer d'accomplir toutes les audaces qu'il lui plaira.
Sophocle met l'accent sur l'écoute dérivante, plutôt que, dans la version des Hymnes, sur la performance instrumentale: plutôt sur une écoute aux aguets, terrifiée, ainsi que sur le questionnement de la cause sonore, plutôt que sur le charme de la lyre. Il y ajoute une couche de comique avec les personnages de satyres, chasseurs couards dont l'affût les fait dériver longtemps & qui en prennent pour leur grade : Hermès, avec sa chose-à-faire-un-boucan- d'enfer leur aura coupé la flûte !
Les Limiers réapparaîtront en 1925, sous la forme d’un opéra-ballet «art déco», en un acte et trois tableaux, composé par Albert Roussel sous le titre éloquent de Naissance de la lyre, d'après une chorégraphie de Bronislava, la soeur de Nijinsky. Les Grecs et nos érudits après eux ont analysé les Limiers & le mythe d'Hermès comme l’invention de la musique et de la lyre. Nous tendons quant à nous à y découvrir bien plutôt, au-delà de la fascination pour le son acousmatique (dont la source n'est pas identifiée ou visible), l’invention du règne du son et de ses paradoxes, en bref : l’invention de l’écoute, de la sensation sonore et du bruitisme.
Repensé dans une série tragique, ce drame satyrique vient balayer les affres humaines & les discours au profit d’une conclusion ouverte, dédiée à la sensation pure.

RE-ENACTMENT
L'intrigue des Limiers, un drame satyrique de Sophocle (fragmentaire & négligé) ayant pour thème l'écoute, est prise comme prétexte à une histoire du bruit qui entrelace des enregistrements de terrain & des voix documentaires avec des paroles de penseurs du son ou des poètes sonores, de l'Antiquité jusqu'à nous.
Cette histoire du bruit est contée en une série de 4 épisodes réalisés en partenariat avec des musicien(ne)s invité(e)s, tantôt diffusés en black-box, tantôt conçus pour un espace public de plein air & spatialisés in-situ grâce à l'installation d'un système sonore multi-canal déployé sur env. 1km2, dès lors offrant une expérience à la fois immersive et déambulatoire, alternative bienvenue au dispositif théâtral de la plupart de la production musicale, rabattue frontalement sur une image animée de geste virtuose. Ici au contraire, le public est plongé au coeur d'une situation acousmatique avec pour théâtres le paysage & les Giraphons, des hauts-parleurs de gare perchés sur des pattes graciles de 2 mètres 50, diffusant la bande sonore et/ou du son joué en direct.
Dans un deuxième temps, la narration acousmatique (le son sans la vision de ses causes) des 4 épisode deviendra le scénario d'un essai audio-visuel, réalisé en collaboration avec le Studio MML, les séquences devant dans ce cas réagir à la bande sonore, à l'inverse du processus cinématographique.
L'Appeau est une docu-fiction. Les voix dont celle-ci se compose sont enregistrées in situ, puis détournées et remontées avec d'autres, avec des lectures, des archives et des field recordings. Les images sont documentaires, issues de found footages, ou mises en scène avec des acteurs/participants non-professionels engagés sur place.

*
Quand, par exemple, le monde des objets clairs et articulés se trouve aboli, notre être perceptif amputé de son monde dessine une spatialité sans choses. C'est ce qui arrive dans la nuit. Elle n'est pas un objet devant moi, elle m'enveloppe, elle pénètre par tous mes sens, elle suffoque mes souvenirs, elle efface presque mon identité personnelle. Je ne suis plus retranché dans mon poste perceptif pour voir de là défiler à distance les profils des objets. La nuit est sans profils, elle me touche elle-même et son unité est l'unité mystique du mana. […] Tout espace pour la réflexion est porté par une pensée qui en relie les parties, mais cette pensée ne se fait de nulle part. Au contraire c'est du milieu de l'espace nocturne que je m'unis à lui.

– Maurice Merleau-Ponty, Phénoménologie de la perception, 1945, 328

*
Les Aiviliks disposent d'un vocabulaire d'une douzaine de termes pour désigner les divers souffles du vent ou la contexture de la neige. Et ils développent un vocabulaire étendu en matière d'audition et d'olfaction. La vue est pour eux un sens secondaire en terme d'orientation. "Un homme d'Anaktuvuk Pass, à qui je demandais (Lopez) ce qu'il faisait quand il se trouvait dans un lieu nouveau, me répondit: 'J'écoute.' C'est tout. 'J'écoute', voulait-il dire, ce que ce lieu me dit. Je le parcours, tous mes sens aux aguets, pour l'apprécier, bien avant de prononcer une parole." Dans leur cosmologie, le monde a été créé par le son. (Pour Carpenter :) Là où un Occidental dirait : "Voyons ce que nous avons entendu", ils disent : "Ecoutons ce que nous voyons." Leur concept de l'espace est mouvant et différent de la géographie close et visuelle des Occidentaux, elle se prête aux changements radicaux amenés par les saisons et la longueur de la nuit ou du jour, les longues périodes de neige et de glace rendant caduque tout repère visuel.

– David Le Breton, La Saveur du Monde, 2006, 24-25

 
Menade e satiro, détail de la "Mosaïque des saisons", Museo archeologico regionale, Palerme, (28 settembre 2006, foto di Giovanni Dall'Orto)

*
1er tableau, scène III.
Ils arrivent au pied de la grotte.
Silène : Ah ! Ce son inconnu qui m’enivre et me glace...
Les Satyres : Adieu nous te quittons.
Silène : Poltrons !
Les Satyres : Eh ! Ma foi, si le coeur t’en dit, achève seul cette corvée, garde pour toi la liberté rêvée, l’or de Phoebus et ce troupeau maudit !
Silène : Ne partez pas, je vous adjure, avant d’avoir, par un chant bien rythmé, invité le démon, sous ce roc enfermé, à nous dévoiler sa figure !
Les Satyres : Ombre qui nous remplis de délice et d’effroi, mortel ou dieu, berger ou roi, dis-nous ton nom, révèle-nous ton être !
Extrait de La naissance de la lyre, opéra d’Albert Roussel, 1923
 
*
Le long escalier était encombré de femmes, assises l’une près de l’autre, comme sur les gradins d’un amphithéâtre : elles semblaient être là pour jouir de quelque merveilleux spectacle. Elles riaient, parlaient entre elles à haute voix, mangeant des fruits, ou fumant, ou suçant des bonbons, ou mâchant du chewing-gum, les unes penchées en avant, les coudes appuyés sur les genoux, le visage plongé dans leurs mains jointes, d’autres renversées en arrière, les bras appuyés sur la marche supérieure; d’autres encore légèrement penchées sur le côté. Toutes criaient, s’appelaient, échangeaient des cris, des sons informes plutôt que des mots, avec leurs compagnes assises plus bas ou plus haut, ou avec le public hurlant des balcons et des fenêtres, noble public de vieilles mégères échevelées, secouées par un grand rire obscène, qui, de leurs bouches édentées, vomissaient des „lazzi“ et des insultes.

– Kurzio Malaparte, La Pelle, 1949



Barnett Newmann, The voice, 1950


Au crépuscule j'allais sur la grande place au milieu de la ville, et ce que j'y cherchais, ce n'étaient ni ses mille et une couleurs, ni toute la vivacité qui y régnait, cela m'était familier, non, ce que j'y cherchais, c'était un petit balluchon brun posé sur le sol de la place et qui ne consistait, je ne dirais pas même en une voix, mais en un seul son. C'était un bourdon allongé et bas : « ä-ä-ä-ä-ä-ä-ä-ä ». Il ne grossissait pas, il ne diminuait pas, mais jamais il ne cessait et, derrière l'entrelacs d'appels et de cris dont résonnait la place, il restait perceptible. C'était le plus immuable son de la place, celui qui, tout au long d'une soirée et de soir en soir, demeurait toujours égal à soi-même.
De loin déjà je le guettais. Un trouble me guidait que je ne puis expliquer. Dans tous les cas je me serais rendu sur la place, tant elle recelait pour moi d'attractions, et jamais je ne doutais de la retrouver avec toutes ses attributs. Je ne me faisais vraiment de soucis que pour cette voix réduite à un seul son, située à la frontière du vivant. La vie qu'elle produisait ne consistait qu'en ce son unique. J'écoutais, curieux et plein d'angoisse, poursuivant toujours mon chemin jusqu'à ce lieu, toujours le même, d'où soudain je pouvais l'entendre, ainsi que le bourdonnement d'un insecte :
« ä-ä-ä-ä-ä-ä-ä-ä »
Je sentais comme un calme se répandre dans mon corps, et alors que mon pas jusqu'ici avait été hésitant, maintenant je me dirigeais avec détermination en direction du son. Je savais d'où il surgissait. Je connaissais le petit balluchon brun sur le sol dont je n'avais jamais rien vu qu'un morceau d'étoffe brute et brune. Je n'en avais jamais vu la bouche d'où sortait le « ä-ä-ä-ä-ä-ä-ä-ä », ni l'oeil, ni la joue, ni aucune partie du visage. Je n'aurais même pas pu dire si c'était le visage d'un aveugle ou bien s'il voyait clair. L'étoffe brune et sale était tirée sur la tête comme un capuchon et cachait tout. La créature – ce devait en être une – était tapie par terre et tenait son dos courbé sous l'étoffe. En fait de créature, il y avait là, à vrai dire, très peu. Ça donnait l'impression d'être léger et faible, c'était tout ce qu'on pouvait supposer. J'ignorais sa grandeur, car je ne l'avais jamais vu dressé sur ses pieds. Ce qui se trouvait là à terre se tenait si bas qu'on aurait pu trébucher dessus si d'aventure le son qu'il produisait avait cessé. Jamais je ne le vit venir, jamais partir, j'ignore si on l'amenait et le laissait, ou s'il venait là de ses propres jambes.
La place qu'il s'était choisie n'était rien moins que sûre. C'était la partie la plus ouverte de la place, d'incessantes allées et venues frôlaient de toutes parts le monticule d'étoffe. Lors des soirs de grande activité il disparaissait parmi les jambes des gens, et bien que je susse exactement où il se tenait et que j'entendisse toujours la voix, j'étais bien en peine de le trouver. Mais quand les gens s'en allaient, il était à son poste et y demeurait, tandis que la place s'était partout vidée. Dans l'obscurité ensuite, il restait là, par terre, abandonné tel un vieil habit très sale dont quelqu'un aurait voulu se débarrasser et avait laissé choir en plein dans la foule, afin de ne point attirer l'attention. Mais maintenant la foule s'était dispersée et le balluchon se tenait là allongé, seul. Je n'attendais jamais qu'il se fût levé ou qu'on le vînt chercher. Je m'éloignais dans l'obscurité avec un sentiment d'angoisse où se mêlaient l'impuissance et la fierté.
L'impuissance en question, c'était la mienne : je sentais que n'entreprendrais jamais rien pour découvrir le secret du balluchon. Sa forme m'effrayait, mais comme je ne pouvais lui en donner une autre, je le laissais ainsi là, par terre. Quand je m'en approchais, je m'efforçais de ne pas trébucher dessus, comme si j'avais pu le blesser ou le mettre en danger. Chaque soir il était là, et chaque soir mon coeur restait suspendu quand je croyais avoir levé le son, et suspendu encore quand je le tenais. Son chemin jusqu'à la place et son départ m'étaient encore plus sacrés / précieux que les miens. Je ne suivais pas sa trace et je ne savais donc pas où il disparaissait pour le reste de la nuit et du jour suivant. Il était quelque chose de très singulier, et peut-être lui-même se tenait-il pour singulier. Je me sentais parfois tenté de toucher le capuchon du doigt – il devrait le remarquer, et peut-être possédait-il un deuxième son avec lequel il répondrait à mon geste. Or cette tentation se perdait toujours au profit de mon impuissance.
J'ai dit qu'un autre sentiment m'angoissait quand je quittais la place, la fierté. J'étais fier du balluchon, parce qu'il vivait. Ce qu'il pensait, tandis qu'il respirait ici, si bas parmi les Hommes, je ne le saurais jamais. Le sens de son appel devait me rester obscur comme tout son être. Mais il vivait et chaque jour, à son heure, il était de retour. Je ne le voyais jamais ramasser une des pièces de monnaie qu'on lui avait jetées, on lui en jetait peu, jamais il n'y avait au sol plus d'une ou deux pièces. Peut-être ne possédait-il pas de bras pour saisir les pièces. Peut-être ne possédait-il pas de langue pour transformer le « l » en « Allah », et ainsi le nom de Dieu lui sortait raccourci en « ä-ä-ä-ä-ä ». Mais il vivait, et avec un zèle et une opiniâtreté sans pareil il produisait son unique son, le répétait des heures durant, jusqu'à ce qu'il soit devenu le seul son sur la vaste place, le son qui survivait à tous les autres.
L'invisible, Elias Canetti, Die Stimmen von Marrakech, 1968 (trad. SM)